Tarot

Le Tarot de Marseille : d'un jeu de cartes à un oracle

Par Lunaple · 22 juillet 2026 · Français
Illustration stylisée de cartes de tarot anciennes disposées en éventail sur une table en bois, avec des motifs géométriques dorés évoquant le XVe siècle européen, sans texte ni personnages réels

Imagine que tu tiens entre tes mains un jeu de cartes vieux de plusieurs siècles. Les figures sont étranges, les couleurs vives, les symboles mystérieux. Tu te demandes peut-être : d'où vient tout ça ? Une sagesse égyptienne ancestrale ? Un secret transmis par des moines ? La réalité est à la fois plus simple et plus fascinante que tous ces mythes — et c'est cette histoire vraie que l'on va explorer ensemble.

Un jeu de cartes, avant tout

Commençons par ce que l'histoire nous dit avec certitude. Selon Michael Dummett dans son ouvrage académique de référence The Game of Tarot (1980), le tarot est avant tout un jeu de cartes apparu au XVe siècle en Italie du Nord. À cette époque, il s'appelait tarocchi et servait à jouer — pas à prédire l'avenir. Les cours italiennes de la Renaissance s'en délectaient comme d'un passe-temps noble et sophistiqué.

Dummett démontre que ces cartes étaient structurées en deux grandes parties : une série de couleurs ordinaires (coupes, épées, bâtons, deniers) et une série d'atouts numérotés représentant des figures allégoriques — le Fou, l'Empereur, la Roue de Fortune, la Mort. Ces atouts servaient de cartes maîtresses dans le jeu, un peu comme les jokers modernes, mais beaucoup plus élaborés.

La route vers Marseille

Comment ce jeu italien est-il devenu le célèbre « Tarot de Marseille » ? Toujours selon Dummett, le jeu s'est progressivement répandu dans toute l'Europe, et la ville de Marseille est devenue l'un des grands centres de fabrication de ces cartes. Les cartiers marseillais ont standardisé un style graphique particulier — des traits nets, des couleurs franches, une iconographie codifiée — qui a fini par s'imposer comme la référence visuelle que l'on reconnaît encore aujourd'hui.

Pendant des siècles, donc, le tarot reste ce qu'il est : un jeu. On y joue dans les tavernes, dans les salons, à la cour. Personne, ou presque, ne songe à y lire l'avenir. Cette dimension divinatoire est une invention bien plus tardive — et elle a un auteur précis.

L'homme qui réinventa le tarot : Antoine Court de Gébelin

C'est ici que l'histoire prend un tournant spectaculaire. En 1781, un érudit français du nom d'Antoine Court de Gébelin publie le huitième volume de son encyclopédie monumentale, Le Monde primitif. Dans ce texte, Court de Gébelin avance une thèse audacieuse : le tarot ne serait pas un simple jeu européen, mais le vestige d'un antique livre de sagesse égyptien, transmis secrètement à travers les âges.

Selon Court de Gébelin, les images du tarot encoderaient les mystères des prêtres égyptiens, une connaissance primordiale que l'humanité aurait presque oubliée. C'est ce texte, précise-t-il lui-même dans Le Monde primitif, qui inaugure la lecture ésotérique du tarot et lui attribue cette supposée origine égyptienne.

Il faut le dire clairement : cette théorie est une invention. Comme Dummett le démontre rigoureusement dans The Game of Tarot, il n'existe aucune preuve historique d'un lien entre le tarot et l'Égypte ancienne. Court de Gébelin était un homme passionné et cultivé, mais il a bâti cette hypothèse sur de l'enthousiasme et de l'imagination, non sur des documents. L'archéologie et l'histoire des jeux de cartes ont depuis largement réfuté cette origine.

Pourtant — et c'est là que l'histoire devient vraiment intéressante — cette fiction a eu une vie extraordinaire.

D'une belle erreur à une tradition vivante

L'idée de Court de Gébelin a fait boule de neige. Après 1781, d'autres penseurs, occultistes et cartomanciens ont saisi cette grille de lecture ésotérique et l'ont enrichie, transformée, approfondie. Le tarot a commencé à être utilisé sérieusement comme outil de divination et de réflexion intérieure. Des systèmes de correspondances symboliques se sont développés, reliant les arcanes aux planètes, aux lettres hébraïques, aux saisons.

Ce que Dummett met en lumière, c'est le paradoxe fascinant de cette histoire : une erreur historique — l'origine égyptienne inventée — a donné naissance à une tradition culturelle réelle, riche et durable. Le tarot divinatoire tel qu'on le pratique aujourd'hui est une création moderne, née au XVIIIe siècle, pas un héritage antique. Mais cela ne le rend pas moins intéressant — au contraire.

Illustration évocatrice des arcanes majeurs du Tarot de Marseille, dont les symboles ont été réinterprétés à travers une grille ésotérique depuis les écrits de Court de Gébelin en 1781.
Illustration évocatrice des arcanes majeurs du Tarot de Marseille, dont les symboles ont été réinterprétés à travers une grille ésotérique depuis les écrits de Court de Gébelin en 1781.

Lire le tarot aujourd'hui : réflexion, pas prophétie

Alors, que faire de tout ça ? Savoir que le tarot est né comme un jeu de cartes italien, et que sa dimension mystique est une invention du XVIIIe siècle, ne retire rien à sa valeur — cela change simplement la façon dont on peut l'aborder.

Le tarot, tel que nous le connaissons, est un outil de réflexion symbolique. Ses images — la Lune, le Pendu, la Tour, l'Étoile — sont des miroirs. Elles invitent à poser des questions, à explorer des émotions, à envisager des perspectives différentes. Ce n'est pas de la prophétie : aucune carte ne peut prédire l'avenir. C'est une conversation avec soi-même, guidée par des symboles chargés de siècles d'imagination humaine.

Et finalement, n'est-ce pas là quelque chose de précieux ? Un jeu de cartes du XVe siècle, transformé par un érudit rêveur du XVIIIe siècle, devenu aujourd'hui un outil que des millions de personnes utilisent pour mieux se comprendre. L'histoire du tarot, c'est aussi l'histoire de la façon dont les humains inventent du sens — et comment ces inventions, parfois, deviennent réelles à force d'être vécues.

La prochaine fois que tu poses une carte sur la table, tu porteras avec toi cinq siècles d'histoire, une belle erreur historique, et toute la richesse symbolique que des générations ont tissée autour de ces images. C'est déjà beaucoup, non ?

Sources :
  • Antoine Court de Gébelin, Le Monde primitif, vol. VIII (1781) — texte primaire dans lequel l'auteur attribue au tarot une origine égyptienne et inaugure sa lecture ésotérique.
  • Michael Dummett, The Game of Tarot (1980) — étude académique de référence établissant l'histoire du tarot comme jeu de cartes du XVe siècle, antérieure à tout usage divinatoire, et réfutant l'hypothèse égyptienne.

Cet article est proposé à des fins de réflexion culturelle et historique uniquement ; il ne constitue en aucun cas une prédiction ou un conseil de quelque nature que ce soit.

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